(La Dépêche - 02 octobre 2002)
- Spécial Goldman -
L'album de trente ans de carrière
Jean-Jacques, tu peux m'écrire une chanson?
Vous avez envie de demander à Jean-Jacques Goldman de
vous écrire une chanson? Avant de vous répondre, voici
les questions qu'il se posera:
« D'abord, dit-il, il faut que la voix me plaise.
Ensuite, je me demande si je pourrais apporter quelque chose à
cette personne - ce qui n'est pas toujours le cas car il m'arrive de
ne pas avoir d'autres idées que celles de l'équipe dont
elle peut être entourée. Et enfin il faut aussi que la
personne soit sympa... ».
Pour le plaisir... Qu'est-ce qui fait
encore chanter Jean-Jacques Goldman aujourd'hui alors qu'il aurait de
quoi assurer l'avenir et le bonheur de quatre ou cinq générations?
Réponse: « Ça a toujours été le plaisir.
Même quand j'ai commencé dans ce métier-là,
ce n'était pas une question de vie ou de mort. J'aurais pu faire
autre chose. Et aujourd'hui encore, tout comme les collègues
de ma génération, les Cabrel, les Renaud et les Souchon,
on fait un album quand l'envie nous vient. Et on fait une tournée
quand on a envie de la faire. Alors forcément, ça s'espace
un peu. Mais c'est normal, parce que ce n'est plus que le seul plaisir
qui nous guide. Et je me vois très bien d'ailleurs continuer
comme ça tous les cinq ans, sachant qu'on a devant nous des exemples
magnifiques avec Henri Salvador ou Claude Nougaro. Et puis moi, je ne
me pose pas de questions quant à l'âge ».
Du grand show pour se sentir moins seul.
« Lorsque j'ai débuté dans ce métier, j'étais
vraiment timide. A tel point que je ne pouvais monter sur scène
que s'il se passait quelque chose autour de moi. J'avais besoin d'un
spectacle. Et cette timidité, je n'ai jamais réussi à
vraiment m'en débarrasser », nous disait Jean-Jacques Goldman
quand il était venu répéter, pendant une semaine
à Toulouse en mai 1991, sa première tournée de
concerts à trois voix « Fredericks-Goldman-Jones ».
Et d'ajouter aujourd'hui encore: « J'ai l'impression d'être
un très mauvais show-man, de ne pas suffire (...) Déjà
au début, je ne sais pas si vous vous souvenez, mais j'avais
tout autour de moi des images projetées. Aujourd'hui, la technique
ayant évolué, j'utilise des tas de trucs qui me permettent
toujours de me sentir moins seul. Certains bien sûr peuvent surprendre
par leur démesure, mais - et c'est une préoccupation permanente
chez moi - je veille toujours à ce que cette machinerie-là
ne nous éloigne pas trop du public. Quand autant de gens viennent
vous voir, ça veut dire qu'ils nous aiment, qu'ils veulent nous
voir tout près d'eux. Et nous aussi, les chanteurs, aimons bien
ce contact ».
L'homme invisible. Il est malin, Jean-Jacques
Goldman. « En général, dit-il, lorsque je pars en
vacances, je ne vais que dans des endroits où il n'y a que des
bruns. Pour passer inaperçu, c'est plus pratique ».
Le regard qui déshabille. Il
est comme ça, Jean-Jacques Goldman. Et c'est Michael Jones qui
nous l'a dit un jour: « A la première rencontre, son regard
vous déshabille sans vraiment vous mettre mal à l'aise.
Et vous vous retrouvez tout nu. En quelques minutes, il serait capable
de décrire le genre d'endroit où vous vivez ». Et
Jean-Jacques Goldman de répondre: « Je m'intéresse
beaucoup aux gens. Je ne vais presque jamais au cinéma, je regarde
très peu de films à la télévision, mais
par contre, je peux rester une journée entière assis à
la terrasse d'un café à regarder défiler les gens.
Ça, c'est quelque chose qui m'intéresse vraiment, au point
de me happer ».
Repères
Sa vie. 11 octobre 1951. Jean-Jacques
Goldman naît à Paris d'un père polonais né
à Lublin et d'une mère allemande née à Munich.
Il est le troisième d'une famille de quatre enfants.
De 1958 à 1973, il étudie le violon classique tout en
poursuivant ses études et entre à l'Edhec, une école
de commerce de Lille.
Entre 1975 et 1979, il enregistre trois albums avec le groupe Taï-Phong.
1984: premier passage à l'Olympia.
1985. Ecrit et enregistre « La Chanson des Restos du Coeur »
à la demande de Coluche.
1988. Première tournée des Enfoirés.
1994. Tournée avec les Choeurs de l'Armée Rouge.
Sa discographie. 4 septembre 1981:
« A l'envers », double disque d'or.
22 septembre 1982: « Au bout de mes rêves », double
disque de platine.
12 janvier 1984: « Positif », double album de platine.
13 septembre 1985: « Non homologué », quadruple album
de platine.
28 octobre 1986: « En public », double album de platine.
30 octobre 1987: « Entre gris clair et gris foncé »,
triple album de platine.
1991: « Frédéricks Goldman Jones ».
Octobre 1993: « Rouge ».
Octobre 1997: « En passant ».
20 Novembre 2001: « Chansons pour les pieds ».
Il a écrit pour: Céline
Dion (« D'eux », vendu à 3,5 millions d'exemplaires
en France), Johnny Hallyday (en 1986, J.-J. G. a écrit l'album
« Gang » et notamment deux véritables perles, «
Laura » et « Je te promets »; en 1995, J.-J. G. a
produit l'album « Lorada » sur lequel il signe également
« Le regard des autres » et « J'la croise tous les
matins »), Khaled (« Aïcha »), Florent Pagny
(« Loin »), Patricia Kaas (« Il me dit que je suis
belle »), Yannick Noah (« Ni divin ni chien »), Marc
Lavoine (« Tu me suffis »), Robert Charlebois (« Le
plus tard possible », en 1996), Gérald De Palmas («
J'en rêve encore »)...
Au cinéma. Jean-Jacques Goldman
a signé la bande originale du film « Astérix et
Obélix contre César ».
Entre guitare et violon
« J'ai trop saigné sur ma Gibson... »,
chante Jean-Jacques Goldman dans l'une de ses chansons (« Quand
la musique est bonne »). De la guitare, il en joue comme un dieu...
Pardon, presque comme un dieu. Parce que le dieu de la guitare, c'est
Michael Jones, son pote depuis Taï Phong. Mais Michael, lui, ne
joue pas aussi bien du violon que Jean-Jacques... Démonstrations
- électrique et acoustique-, ce soir à Toulouse. Et les
autres soirs aussi.
A Carole
Moment d'intense émotion en plein coeur du nouveau
concert de Jean-Jacques Goldman lorsque lui et ses musiciens entament
« Après ça », une chanson extraite de l'album
« Rouge » cosigné Frédéricks-Goldman-Jones:
alors que sur un écran géant, réapparaît
l'image de Carole Frédéricks, sa voix vient se mêler
à celles de Jean-Jacques et de Michael Jones. Carole, née
à Springfield (Massachussets) était la septième
de neuf enfants, dont Taj Mahal, son frère aîné.
Avant de rejoindre Jean-Jacques Goldman sur scène, en 1986, elle
avait été choriste de Michel Berger, France Gall, Eddy
Mitchell, Gilbert Bécaud, Mylène Farmer. De Jean-Jacques,
avant de nous quitter pour l'autre monde (Carole est décédée
le 7 juin 2001 alors qu'elle était en tournée à
Dakar), elle nous avait dit un jour ces deux mots, essentiels: «
Jean-Jacques, il est adorable. Et honnête. Et dans ce métier,
c'est rare ».
B. L.
Débuts avec Taï Phong
C'est en 1975 que Jean-Jacques Goldman a connu le début
de la gloire.
AVEC le temps, forcément, de plus en plus rares
sont les fans de Jean-Jacques Goldman qui se souviennent de son passage
au sein de son premier groupe, Taï Phong, ce groupe légendaire
des années 70 qu'avaient formé deux frères vietnamiens,
Taï, un employé de banque et Khan, ingénieur du son
dans un studio d'enregistrement. Pendant quatre ans, de 1975 à
1979, Jean-Jacques qui avait déjà derrière lui
dix années d'études musicales (violon, solfège,
guitare...) dont sept d'expérience de groupes, devenait leur
guitariste-chanteur à la voix haut-perchée.
Leur rêve? Faire un rock progressif à
la manière de Yes, Genesis et autre King Crimson et enregistrer
des disques avec ce souci de la perfection qu'avaient aussi à
l'époque les fameux Aphrodite's Child qui venaient notamment
de signer « Rain and Tears » et des albums très élaborés
comme « 666 ». Fort de cette volonté et enrichi par
la présence de Stephan Caussarieu, un petit génie de 18
ans à la batterie qui prenait des cours avec Kenny Clarke, Taï
Phong signe finalement chez WEA, sort son premier album en 1975, et
signe le premier tube interprété par J.-J. G. : «
Sister Jane ».
Pourtant, malgré ses excellentes ventes, le
groupe refuse de se produire sur scène. Au grand dam de ses fans,
mais au grand soulagement de Jean-Jacques Goldman qui, comme le racontait
un jour Khan, « avait un tel trac qu'il était littéralement
malade avant chaque concert »! En 1976, paraît l'album «
Windows » (un disque boudé parce qu'il était «
trop compliqué et chanté en anglais »). Recruté
par une petite annonce parue dans le « Melody Maker » (le
journal de référence des musiciens), Michael Jones rejoint
le groupe et chante lui aussi sur « Last Flight », un album
qui contient ainsi son premier duo avec Jean-Jacques Goldman. La suite?
Tout le monde connaît... En 1980, c'est la séparation officielle
qui fera dire tout simplement à Jean-Jacques Goldman: «
Le groupe s'est arrêté... Parce que les groupes ça
meurt ».
Quatre années d'une belle expérience
pour celui qui est devenu aujourd'hui, plus de vingt ans après,
une sacrée « machine à fabriquer des tubes ».
Super J.-J. G. qui, alors qu'il venait un jour (janvier 1982) nous faire
écouter « Il suffira d'un signe », nous contait ainsi
le début de son histoire:
« Vous savez, en France, la vie d'un groupe est
très difficile. Avec Taï Phong, nous avons vendu pas mal
de disques (NDLR: 200.000 exemplaires du premier album et plus de 20.000
de chacun des deux autres), mais au bout de quatre ans, nous avions
tous envie de faire autre chose. Michael Jones, le bassiste, est parti
accompagner Sheila avec un nouveau groupe et les autres sont partis,
l'un pour monter un magasin de musique et les autres pour faire des
séances de studio ».
Et notre première rencontre avec Jean-Jacques
Goldman de se poursuivre ainsi: tout ce qui suit - avis aux âmes
nostalgiques - est extrait d'une interview réalisée en
janvier 1982...
« Je n'ai jamais fait de
la musique pour que ça marche »
Quel est votre meilleur souvenir avec Taï
Phong?
Lorsqu'on est passé aux « Petits Papiers
de Noël » avec Patrick Juvet, il y a cinq ans à Toulouse!...
Non, sérieusement: c'était le travail en studio. Contraignant
certes, mais tellement enrichissant!
Avec « Il suffira d'un signe »,
votre album est semble-t-il bien parti pour faire un petit tour dans
les hit-parades. Vous vous en doutiez?
Si j'ai fait ce disque, c'est parce que j'étais
sûr qu'il allait marcher. Mais je ne m'attendais pas du tout à
ce que ce titre séduise les radios. D'abord parce qu'il dure
plus de sept minutes; donc, je l'ai surtout fait pour le plaisir comme
dirait le grand penseur Léonard (NDLR: Herbert). Ensuite, parce
que personnellement je préférais d'autres titres comme
« Rapt », « Pas la différence » ou «
Une autre histoire », qui collent davantage à ma personnalité,
à mes émotions.
Si ça n'avait pas marché, que
feriez-vous aujourd'hui?
J'aurais continué. Je n'ai jamais fait de la
musique pour que ça marche.
Votre musicien favori?
Steve Winwood, Elton John et Stevie Wonder.
Votre chanteuse préférée?
J'aime bien Véronique Sanson... Je dirais Aretha
Franklin. C'est en l'écoutant un jour que j'ai décidé
de faire de la musique.
Votre passe-temps favori?
Le tennis.
La personne que vous souhaiteriez rencontrer?
Dans le monde du spectacle? Michel Berger. Je lui
dirai que j'écoutais ses disques à l'époque où
ça ne marchait pas très fort. Ou bien Yves Duteil. Et
je suis également un grand admirateur de Francis Cabrel.
Votre peintre préféré?
Je suis un handicapé de la peinture. La photo
me passionne, le cinéma aussi. Mais la peinture!... Pour moi,
c'est du turc. Et pourtant, j'ai visité tous les musées
du monde!
Votre auteur de chevet?
Jack London.
Vous avez des ambitions futures?
Etre numéro un au Billboard. Et faire de la
scène bien sûr, mais pas avant mon deuxième album.
Douze titres pour un tour de chant, c'est très insuffisant.
Dossier et Interview de Bernard Lescure