(L'Express 20 décembre 2001)
Une chanson est forcément
populaire
Depuis toujours, vous dites composer "de
la musique utilitaire sur laquelle on peut danser"...
C'est ma façon la plus respectueuse de considérer
la chanson. Il en existe d'autres, bien sûr : il y a le silence
quand chante Oum Kalsoum. La connivence avec Barbara assise au piano.
La puissance d'Aïda dans un stade. J'adore tous ces moments, mais
celui qui m'émeut le plus, c'est lorsque les spectateurs se lèvent
et se regardent. La musique devient alors comme un métal qui
conduit l'électricité.
La chanson auraitelle une mission ?
En tout cas, une singularité. Une chanson est
forcément populaire, me sembletil. Je ne dis pas ça
d'une façon poujadiste ou démagogique. Mais je ne crois
pas qu'il existe une chanson élitiste : ça me paraît
contradictoire, paradoxal.
D'après vous, une chanson peutelle
changer sinon le monde, du moins une personne, une attitude ?
Un professeur peut changer une vie. Pas une chanson.
Elle peut désinhiber; elle ne fait pas de nous un autre. Elle
peut confirmer une vocation, pas la susciter. En ce qui me concerne,
ma responsabilité est toute relative. Je ne traite pas de sujets
lourds, comme le suicide. Je ne donne pas de solution politique. Et
je ne me mouille pas vraiment en conseillant d'aller à l'école.
L'album Rouge (1993) dressait pourtant la
radioscopie des déçus du socialisme... Estce qu'il s'agissait
d'un engagement profond ?
Je ne le pense pas. Je disais juste que les idéaux
de mon père, ce n'était pas Roland Dumas, que l'on avait
dénaturé un idéal qui méritait encore le
respect. Le disque a sans doute marqué parce que je ne parlais
pas de moi, comme dans mes albums précédents. "Je
veux bien militer pour inciter les gens à voter"
Lors de la campagne de Lionel Jospin pour
la présidentielle de 1995, le PS a utilisé l'un de vos
morceaux. Cela vous atil agacé ?
Non. J'accepte tout de Jospin. C'est quelqu'un de
respectable, d'honnête, qui fait ce qu'il peut entre les nécessités
de la politique et ses vrais désirs. Il y a d'autres hommes politiques
comme lui, à droite comme à gauche, qui servent la politique
au lieu de se servir d'elle.
Vous avez soutenu Michel Rocard. Pourtant,
vous n'êtes le chanteur d'aucun parti...
C'était un combat de fond entre Mitterrand
et Rocard. Sinon, je ne pense pas du tout avoir le devoir ou le pouvoir
d'influencer quiconque. D'ailleurs, je ne crois pas que les Français
aiment tellement les présidents entourés de stars. Au
contraire. En revanche, je veux bien militer pour inciter à voter.
Dans "Un goût sur tes lèvres",
vous demandez : "Combien d'échecs avant que l'on comprenne?
/ Et d'autos brûlées pour voter FN ?"
C'est une déclinaison de Né en 17 à
Leidenstadt [1990]. Comment réagirionsnous dans une situation
exceptionnelle, comme en 19391945 ? Et s'il fallait entrer dans un
maquis ? Et si l'on était capturé ? Evidemment, je ne
souhaite pas faire face à ce genre de choix, mais cela reste
un enjeu. On ne sera probablement jamais dans le troisième avion
[du 11 septembre], où certains se sont révélés
des héros...
Vos textes débordent toujours de
points d'interrogation.
Sur ce planlà, oui. J'aime puiser des enseignements
du passé, peutêtre parce que je suis peureux de nature.
On vous voit plutôt rempli de certitudes.
J'en ai. J'ai aussi des peurs, comme tout le monde.
Je mets plein de réveils pour me réveiller. Je ne sais
pas comment marcher dans une salle de restaurant [il rit]. Des choses
banales me demandent parfois beaucoup de réflexion.
Comment décririezvous cette "génération
Goldman" qui a aujourd'hui entre 35 et 40 ans ?
Je la sens bien intégrée à la
société. Ceux qui me suivent depuis mes débuts
ont très souvent un rapport avec la vie associative. Ils sont
profs, instituteurs. Ils cherchent ou ont une dimension autre que strictement
matérialiste, un lien avec la religion.
Que vous disent les gens qui vous croisent
dans la rue ?
Un mot d'une chanson. Ou ils me demandent une explication.
Par exemple, pour qui avezvous écrit "Puisque tu pars"
?
Pour qui ?
Mais pour eux ! A la fin de mes concerts, ils reprenaient
"Ce n'est qu'un au revoir", une chanson que je trouve moche.
Alors, j'ai réfléchi à un texte sur le départ
à la fois triste et positif. La troisième chose dont on
me parle, ce sont "Les Restos du cœur".
Le chanteur Sinclair a récemment
déclaré que c'était une "mascarade" où
régnait un "climat d'animosité, voire mafieux".
On vous reproche de fonctionner en bande.
Le ticket d'entrée aux Restos du cœur
est super simple : il faut avoir été plébiscité
par le public. Faire des cartons. On est au service des Restos, donc
de l'audience télé. Si je prépare une émission
spéciale autour de moi, là, c'est autre chose. J'appelle
mes amis, même s'ils n'ont pas de succès.
Comment réagissezvous quand la presse
révèle que vous gagnez 40 millions de francs par an, que
vous touchez 24 % de royalties sur les ventes de disques ?
Je gagne énormément
d'argent, voilà... Je n'ai pas négocié de droits
d'auteur. A un certain niveau de notoriété, on vous fait
des propositions très élevées ; je ne vais quand
même pas demander moins ! Sur cette question d'argent, je voudrais
juste qu'on fasse une différence entre ces grands écrivains,
ces grands acteurs, ces grands footballeurs... qui vivent à l'étranger
et ne paient pas d'impôts en France et ceux qui acceptent de reverser
plus de 60 % de leur revenu à la collectivité avec le
sourire [il sourit].
On vous a souvent comparé ou opposé
à Pascal Obispo. De quelle façon le définiriezvous
?
Il a 36 ans, il aime être aimé, il a
envie qu'on l'aime... Ça lui passera, j'espère. Et puis
c'est très bien : c'est un moteur, une énergie, un enthousiasme.
Moi, je ne me sens pas de cette génération de combattants.
Qu'aimeriezvous qu'on dise de vous plus
tard ?
Si l'on ne dit rien, ça ne me dérangera
pas. J'adore l'histoire de Jean Sablon, un chanteur des années
40 que ma mère aimait bien. En pleine gloire, il a décidé
de s'installer dans le Midi et on n'a plus entendu parler de lui. Je
suis plus fasciné par ce genre de destin que par celui de John
Lennon.
Qu'estce qui vous pousse à continuer
ce métier ?
J'écris des chansons entre deux tennis, deux
Scrabble et deux promenades. Je n'ai aucune obligation. Je me sens comme
un retraité qui aime bien la chanson.