(Les Années Laser - novembre 2003)
Jean-Jacques Goldman : Version
intégrale
Propos recueillis par Bernard Achour
D'habitude réticent à s'épancher
dans la presse non musicale, Jean-Jacques Goldman nous a accordé
cet entretien exclusif avec une disponibilité, une précision
et un humour qu'on ne rencontre pas souvent. Une conversation-fleuve
totalement inattendue.
Vous vous exprimez assez rarement. Est-ce parce
que le DVD d'Un Tour Ensemble vous lient particulièrement
à cœur ou par intérêt pour le support lui-même
que vous avez accepté de nous rencontrer ?
Ni l'un, ni l'autre. Ce DVD ne me tient pas spécialement
à cœur. Je ne connais rien au support, et si j'ai parfois
des réticences à parler à la presse, ça
vise surtout les journaux pluridisciplinaires qui vont me demander ce
que je pense de Dieu, de l'amour ou je ne sais quoi. Mais lorsqu'il
s'agit de magazines professionnels comme le vôtre, je collabore
avec beaucoup plus de facilité.
Vous êtes-vous investi dans l'élaboration
de ce DVD ?
J'ai une grande inaptitude et un manque de goût
prononcé pour tout ce qui concerne l'image en général.
Je regarde rarement la télévision sauf des choses "réelles"
comme le foot ou les infos, je ne vais pas souvent au cinéma
même si j'aime bien quand ça m'arrive, je m'ennuie devant
les tableaux dans les musées, je ne lis pas de bandes dessinées...
Je suis touché par des tas de trucs, mais pas par ça.
En fait, à propos des DVD de mes concerts, y compris celui d'Un
Tour Ensemble, mon rôle s'est toujours borné à
entériner ou non ce qu'on me proposait. Une équipe commence
à travailler soit sur le concert lui-même, soit sur les
à-côtés, je reçois le résultat, je
dis ce qui me plaît et ce qui ne me plaît pas, mais en aucun
cas je ne suscite ou ne propose quoi que ce soit.
Quelles
remarques avez-vous faites sur le DVD qui sort aujourd'hui, qu'il s'agisse
du concert ou de ce reportage qui vous a suivi pendant un an offert
en bonus ?
Très pecu. Un exemple : durant le concert,
il y a toute une partie oùl je parle avec le public qui avait
été traitée à l'image façon "spectacle
comique" avec des gens qui s'esclaffaient. Or ça ne reflétait
pas du tout ce qui s'était passé. L'écrasante majorité
des spectateurs se contentaient de sourire, et la caméra avait
capté un groupe isolé de 3 ou 4 qui étalent écroulés
de rire, Je ne suis pas Muriel Robin, ce que je disais à ce moment-là
n'avait rien de spécialement hilarant, et j'ai donc voulu qu'on
retire ces quelques images. Mais bon, ce n'est qu'un détail.
Vous avez quand même votre mot à
dire sur la captation de vos concerts ...
Bien sûr. À part Un Tour Ensemble,
qui est le premier de mes concerts à paraître en version
intégrale, j'ai toujours demandé à ce que les captations
destinées à la vidéo ne les restituent pas en entier,
pour la bonne et simple raison que je m'ennuie en regardant les concerts
des autres. En plus, une captation intégrale peut se montrer
dévalorisante, notamment lors de certains échanges de
mots avec le public qui fonctionnent très bien dans le feu de
l'action et qui ne passent plus du tout une fois filmés. Mais
c'est une démarche qu'on m'a toujours reprochée, et c'est
pour ça que j'ai décidé de changer. Sinon, j'adoptais
la même politique pour mes albums live en CD, où je shuntais
la fin des chansons pour ne conserver que la nouvelle version musicale
qu'elles représentaient. Ce qui se passe entre 2 titres n'appartient
qu'à moi et au public présent à ce moment-là.
En revanche, tout ce qui conceme le backstage et les coulisses m'a toujours
intéressé, et j'ai tenu à ce qu'il y en ait dès
les premières VHS de mes concerts.
Vous envisageriez de concevoir ou d'acheter
un DVD où ne figurerait qu'un documentaire backsage sans concert
?
Ce serait quand même très frustrant.
Comme d'assister à un concert de Francis Cabrel où il
ne chanterait pas Je l'aime à mourire. J'étais
allé voir Mike Oldfield à Bercy, et il a fini sous les
huées parce qu'il n'avait pas mis Moonlight Shadow au
programme. Ça me semblerait envisageable si on ne le faisait
que pour soi ou sa famille, sans éprouver le besoin de le commercialiser.
Mais à partir du moment ou on sort un DVD, c'est quand même
pour faire plaisir aux gens. Et ce qui compte par-dessus tout, c'est
la musique, Je ne me verrais pas acheter un DVD de Bruce Springsteen
ou de Laurent Voulzy si c'est pour ne pas les entendre et les voir sur
scène.
Comment vivez-vous la présence des caméras
en coulisses ?
Je connais les équipes depuis 20 ans, et le
réalisateur Gilbert Namiand est celui de beaucoup de mes clips.
Ça ne me pose donc aucun problème. En plus, si tant est
que je puisse avoir des réserves au sujet des reportages backstage,
j'en aurais beaucoup moins depuis l'apparition du DVD. À l'époque
de la VHS, on imposait tout aux spectateurs, el il fallait qu'ils accélèrent
pour zapper ce qui ne les intéressait pas, qu'il s'agisse des
chansons ou des inserts en coulisses. Avec le DVD, ils sont complètement
libres de composer leur propre spectacle. En DVD, un concert c'est tout
le contraire d'un film.
Grâce à la circulation des concerts
en DVD et au vidéo clip, le rapport entre les images et les chansons
se fait de plus en plus présent. Qu'en pensez-vous ?
De la même façon que la couleur est apparue
au cinéma et à la télévision, je pense que
c'est une évolution définitive. J'appartiens peut-être
à la dernière génération qui pouvait penser
la musique en terme de.., musique, mais la petite saga de la chanson
a été marquée par deux événements
historiques après lesquels plus rien n'a été pareil.
D'abord, il y a eu La Fièvre du samedi soir, dont la
musique s'est vendue à des chiffres jamais vus jusque-là.
Or ce n'étaient pas des chansons en elles-mêmes, mais une
bande-son sur laquelle les gens se sont précipités parce
que les images qu'elle accompagnait leur avait plu. Et quand on voyait
des extraits du film il la télé ou quand on entendait
les chansons à la radio, on ne pensait pas du tout aux Bee Gees,
mais à John Travolta. Ensuite. il y a eu l'album Thriller
de Mictlael Jackson, pour la première fois, ce ne sont pas des
titres seuls qui ont marché, mais des clips, des images.
Il y a quelque chose à regretter, dans
ce phénomène ?
Je ne me pose pas la question, c'est comme ça.
Si vous faites malgré tout des clips,
c'est aussi parce que "c'est comme ça" ?
Oui. En dehors du travail. je ne regarde ni les clips
des autres, ni les miens, mais c'est devenu un moyen important de faire
circuler la musique. Je donne des interviews dans le même état
d'esprit : ce n'est pas une torture, je m'en passerais, mais encore
une fois, "c'est comme ça". Même quand Paul McCartney
ou Bob Dylan sortent un album, ils sont obligés d'en faire la
promotion. Sinon, ils passent inaperçus.
Un de vos DVD propose l'intégrale de
vos clips entre 1981 et 2000 : quel rôle avez-vous joué
dans leur conception ?
Le rôle de celui qui dit "Je prends"
ou "Je ne prends pas" au vu du résultat, mais aussi
le rôle de dire "Ce n'est pas de ma compétence"
et de laisser aux autres la liberté de me faire leurs propositions.
Ce qui ne m'empêche pas de donner des idées, même
si c'est de moins en moins fréquent, et d'avoir écrit
avec Bernard Schmitt les scénarios de mes premiers clips comme
Je marche seul, Pas toi ou Là-bas,
dont je faisais presque le découpage.
Malgré votre relative indifférence
au cinéma et vos rapports prudents avec les images, vous avez
quand même composé la musique d'Astérix et Obélix
contre César et de l'Union sacrée, et vous
avez prêté votre chanson Pas toi à Robert
Guédlguian pour la Ville est tranquille...
J'ai d'abord fait la musique de Pacific Palisades
par curiosité et par amitié pour Bernard Schmitt, qui
était à la fois le metteur en scène de cc film
et le réalisateur de mes clips à l'époque. Dans
les deux autres cas, j'avais bien prévenu que je n'étais
pas un homme d'images, et j'avais proposé d'écrire deux
ou trois chansons dont les thèmes musicaux seraient déclinés
orchestralernent par un autre, à savoir Roland Romanelli, parce
que j'en étais moi-même incapable.Quant à Pas
toi, je l'ai prêtée à Robert Guédiguian
parce qu'on me l'a gentiment demandé par courrier.
Qu'avez-vous pensé de ce qu'est devenue
votre musique dans ces films?
Je ne sais pas, je n'en ai vu aucun!
Que vous inspire le frémissement du
marché des DVD musicaux, qui s'annonce beaucoup plus important
que ne l'a jamais été celui des VHS musicales?
Je ne crains aucune concurrence entre l'éventuelle
explosion de ce marché et la fréquentation des salles
de concerts, dans la mesure où les DVD sortent une fois que les
tournées sont terminées. Si je regarde un concert de Cabrel
qui m'a plu en DVD, ce sera même une incitation à retourner
voir le concert lors de la tournée suivante. Il me semble que
le premier rôle d'un DVD est d'être soit le souvenir d'un
concert qu'on a aimé, soit la découverte d'un spectacle
qu'ona manqué. Et toujours d'après moi, sa deuxième
mission est de servir d'outil promotionnel aux concerts que l'artiste
donnera ensuite.
Vous
semblerait-il possible de sortir un jour un album de chansons totalement
inédites sur le seul support DVD, sans passer par la case CD
?
Dans ce cas, il faudrait beaucoup d'images, environ
une heure, qui soient cohérentes avec les chansons... Quasiment
des clips... Tout compte fait, oui,ça me semble parfaitement
possible, par exemple dans le cas d'un boys band où l'image est
primordiale.
Et dans votre cas à vous ?
Pourquoi pas ? Ça demanderait un énorme
travail en amont, mais ce serait sans doute un "plus".
Vous nous dites donc que l'essentiel est que
la musique soit diffusée dans les meilleures conditions acoustiques
possibles, et ce quel que soit le support... Y compris a l'heure des
téléchargements sur internet qui soulèvent une
réelle polémique?
Le seul vrai problème il mes
yeux est celui des téléchargements gratuits, qui constituent
un vol des droits d'auteurs et qui relèvent du pénal.
En ce qui concerne la diffusion de notre musique, il y a d'abord eu
le vinyle ; ensuite, la cassette, qui a démarré doucement,
puis a mangé 90 % du marché du vinyle ; ensuite il y a
eu le CD qui, lui-même, a détrôné la cassette...
Maintenant, il y a le DVS, et pour ce qui est du téléchargement,
il me semble inéluctable, que la circulation de notre travail
se fera par ce biais. A partir du moment où la rémunération
des artistes est respectée, il n'y a pas de conflit, juste des
avancées technologiques. Si le DVD doit un jour supplanter le
CD, ce ne sera donc pas une tragédie, au contraire : avec l'espace
dont il dispose, le son digital qu'il offre et les images qui vont avec,
il est la manifestation d'une révolution fondamentale et inéluctable.
Le jargon du DVD comme "5.1" ou "Piste
DTS" évoque-t-il quelque chose à vos oreilles ?
Il se trouve que, pour me préparer à
cette interview, j'ai téléphoné tout à l'heure
au concepteur du DVD, et que je lui ai dit: "Donne-moi deux ou
trois infos pour que je n'aie pas l'air trop bête !", J'ai
tout noté sur un papier, et je vais vous lire son principal conseil:
"II faut employer les termes "5.1" et "DTS",
ça leur dira quelque chose".
Mais à vous, ça n'évoque
rien ...
Rien du tout ! Je sais juste que c'est mon guitariste-chanteur
Michael Jones qui s'est occupé du mixage 5.1.
[ On résume alors en quelques secondes à
Jean-Jacques Goldman la signification de "5.1" et "DTS",
puis on enchaîne ]
Maintenant que vous êtes incoflable en
la matière, que pensez-vous du réalisme sonore des "concerts
à domicile" que sont devenus les DVD musicaux?
Je n'en sais rien, je n'en ai jamais entendu dans ces
conditions. Si vous veniez chez moi, vous seriez atterré, j'écoute
mes disques sur une espèce d'appareil portable à 3 francs
6 sous, et je perçois à peine la différence entre
stéréo et mono. Une chanson, soit elle me touche, soit
elle ne me touche pas, que je l'écoute ou que j'en sois l'auteur.
Quand une de mes chansons est terminée, je ne m'intéresse
absolument pas à son mixage. Je laisse l'ingénieur du
son faire sa cuisine et, à moins qu'un riff de guitare sur l'enceinte
droite n'empêche vraiment d'entendre les paroles, je n'interviens
pas.
Un peu de science-fiction, pour terminer :
en supposant que vous vous intéressiez au support DVD et aux
images. Existe-t-il un concert, un artiste ou une chanson que vous aimeriez
voir et entendre à l'infini sur DVD ?
Oui. Ce serait une performance d'Aretha Franklin que
j'ai vue il y a très longtemps à la télé,
la très mauvaise captation d'un concert où elle ne chantait
que des gospels. Je l'ai regardée environ 1.284 fois en VHS,
mais si elle paraissait en DVD, je sortirais volontiers de son emballage
le lecteur que Sony m'a offert il y a deux ans et que je n'ai toujours
pas branché !
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